Les lectures

Le siècle du « et »

Cyril Jamot, fondateur de ZARURATA et coach certifié PCC (Professional Certified Coach), défend ici une thèse : le XXe siècle a été majoritairement celui du « ou », le XXIe sera majoritairement celui du « et ». De la Chine à l'énergie, du climat à l'identité, les grands sujets ne se résolvent plus par élimination.

Texte écrit en novembre 2026. Les chiffres sont arrêtés au 5 novembre 2026.

Mars 1947 : Harry Truman dit au Congrès américain que presque chaque nation doit désormais choisir entre deux modes de vie. Octobre 1947 : Niels Bohr reçoit l'ordre de l'Éléphant et doit se dessiner des armoiries. Le physicien danois choisit le symbole du yin et du yang, avec cette devise : Contraria sunt complementa. Les contraires sont complémentaires.

Le XXe siècle a suivi Truman : il a été majoritairement celui du « ou ». Le XXIe sera majoritairement celui du « et », et il donnera raison à Bohr.

Le mouvement s'amorce à peine, et aucun siècle ne parle une seule langue. Mais la Chine, l'énergie, le climat, l'identité et l'économie ont une chose en commun : on ne les résout plus par élimination.

Pourquoi le XXe siècle a été celui du « ou »

Parce que le « ou » tranche et qu'il mobilise, et qu'un siècle de guerres totales en a eu besoin. Il a d'abord été une carte : l'Est ou l'Ouest, deux camps, un rideau entre les deux. Il a aussi été un programme : le plan ou le marché, le collectif ou l'individu.

Il a produit sa variante la plus dure, le « ou » à une seule branche. En 1980, Margaret Thatcher défend sa politique en expliquant qu'il n'y a pas d'autre voie. La formule devient un sigle, TINA : There is no alternative.

Le dernier grand « ou » du siècle arrive avec un an de retard. Le 20 septembre 2001, George W. Bush dit au Congrès que chaque nation a une décision à prendre : « Either you are with us, or you are with the terrorists. »

Cette grammaire vient de loin. Aristote pose le principe du tiers exclu : une proposition est vraie ou fausse, il n'y a pas de troisième possibilité.

Mais le « ou » n'a jamais été seul. Dès les années 1920, la physique quantique décrit la matière à la fois comme onde et comme particule, et Bohr appelle ça la complémentarité. Le XXe siècle savait donc penser le « et ». Il n'en a pas fait une règle de gouvernement.

La Chine sera-t-elle la première puissance mondiale en 2049 ?

Personne ne peut l'affirmer. La Chine l'est déjà à une mesure, elle ne l'est pas à une autre, et la date du dépassement recule depuis cinq ans.

Elle s'est pourtant donné une date. Au 19e congrès du Parti, en 2017, Xi Jinping fixe l'horizon du milieu du siècle : un « grand pays socialiste moderne », leader mondial en puissance et en influence. 2049 sera le centenaire de la République populaire. C'est un objectif politique, et il faut le lire comme tel.

Tout dépend de l'instrument. D'après les projections du Fonds monétaire international (FMI) d'avril 2026, la Chine est déjà première en parité de pouvoir d'achat (PPA, le calcul qui corrige les écarts de prix entre pays) : 44 300 milliards de dollars internationaux contre 32 400. Aux taux de change du marché, l'ordre s'inverse : 32 400 milliards de dollars pour les États-Unis, 20 900 pour la Chine. Par habitant, le PIB américain pèse plus de six fois le PIB chinois, et la Chine est 77e mondiale. Première, deuxième et 77e : c'est le même pays.

Aux taux de change du marché, les prévisions de dépassement n'ont cessé de s'éloigner.

Date de la prévisionAuteurDépassement attendu
Février 2026WELLS FARGO2049 (auparavant, début des années 2040)
Après 2022, non datéeCAPITAL ECONOMICSSans doute jamais de façon durable ; Chine encore deuxième en 2050
Décembre 2022GOLDMAN SACHSVers 2035
Janvier 2021NOMURA et CEBR2028, voire 2026 pour NOMURA

2049 est une date sérieuse, et elle n'est pas acquise. WELLS FARGO explique le report par une population plus petite et plus âgée, la déflation et l'endettement. En 2025, la Chine a perdu 3,39 millions d'habitants et n'a compté que 7,92 millions de naissances, 17 % de moins qu'en 2024.

Le modèle américain, de son côté, perd du terrain, et ça se mesure. Sa part du PIB mondial en PPA est passée de 20,4 % en 2000 à 14,5 % en 2026, pendant que celle de la Chine montait de 6,7 % à 19,9 %. Sur l'exercice 2026, la dette détenue par le public a atteint 100 % du PIB, et les intérêts (1 100 milliards de dollars) ont dépassé le budget de la défense (965 milliards). Pour 2026, l'ONU estime l'espérance de vie à 79 ans en Chine et 79,8 ans aux États-Unis. Moins d'un an d'écart, pour une richesse par habitant six fois supérieure.

Il garde pourtant le centre du système. Mi-2026, le dollar pesait encore 56,7 % des réserves de change mondiales, le renminbi 2,11 %. Et WELLS FARGO juge que les fondamentaux américains s'améliorent quand ceux de la Chine se dégradent.

Ce duel se raconte en « ou », et il se joue autrement. Depuis la trêve d'octobre 2025, Washington retient ses droits de douane et Pékin ses terres rares. Trump parle de « G2 », et les deux sommets de 2026, à Pékin en mai puis à Washington en septembre, ont surtout prolongé cette trêve. Rivaux et interdépendants, aucun des deux ne peut gagner par élimination. Si le « et » s'impose dans ce siècle, ce sera par contrainte plus que par sagesse. Ma règle sur ce sujet reste celle de ma série : ni sinophilie aveugle, ni sinophobie facile.

Pourquoi l'énergie n'a jamais connu le « ou »

Parce que les énergies s'additionnent plus qu'elles ne se remplacent. On nous a raconté une succession : le bois, puis le charbon, puis le pétrole, puis le solaire. Dans Sans transition (2024), l'historien Jean-Baptiste Fressoz soutient le contraire. Sa lecture est discutée, notamment par l'économiste Antonin Pottier, mais les chiffres récents vont dans son sens.

En 2025, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la demande mondiale de charbon a atteint un record de 8,85 milliards de tonnes. La même agence attend pour 2026 que les renouvelables dépassent le charbon comme première source d'électricité au monde. Le charbon bat son record, et il devrait être dépassé l'année suivante.

La Chine pousse cette logique au bout. En 2025, elle a installé 315 gigawatts de solaire et 119 d'éolien, et mis en service 78 gigawatts de charbon, son plus haut niveau en dix ans. Sur l'année, ses émissions de CO2 auraient reculé de 0,3 %, d'après l'analyse de Lauri Myllyvirta pour Carbon Brief.

Le choc d'Ormuz a durci la leçon. La guerre commencée le 28 février 2026 a provoqué ce que des économistes décrivent comme la plus grande rupture physique d'approvisionnement de l'histoire des marchés de l'énergie. Les membres de l'AIE ont libéré 400 millions de barils de stocks, un record, et des analystes attendent une accélération vers les renouvelables. Les stocks de pétrole pour tenir, l'électricité pour sortir de la dépendance.

Le climat a longtemps été posé comme un dilemme : la croissance ou la planète. L'Union européenne a réduit ses émissions de 37 % depuis 1990 tout en faisant croître son économie de 71 %. Ce calcul ne compte pas les émissions importées, mais le dilemme n'est plus absolu.

Ici, pourtant, la thèse rencontre sa limite la plus dure. En énergie, le « et » veut dire qu'on empile. Et les émissions mondiales ont continué de monter, à 53,2 milliards de tonnes équivalent CO2 en 2024. L'atmosphère ne fait pas de synthèse. Tôt ou tard, il faudra soustraire.

Qu'est-ce que le multi-alignement ?

C'est le fait de travailler avec des puissances rivales sans se lier à aucune. Le non-alignement du XXe siècle disait « ni l'un ni l'autre ». Le multi-alignement, mot popularisé par le député indien Shashi Tharoor, dit « l'un et l'autre ».

L'Inde en est le cas d'école. En 2026, elle préside les BRICS, le groupe né autour du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud, et reste invitée du G7. Elle achète du pétrole russe et négocie avec Washington. Donald Trump affirme que l'accord commercial de février 2026 met fin à ces achats ; New Delhi ne l'a pas confirmé. L'Indonésie a rejoint les BRICS en 2025 en gardant ses liens de sécurité avec les États-Unis et ses liens commerciaux avec la Chine.

L'Occident suit, avec un temps de retard. En 2023, Ursula von der Leyen refuse de rompre avec Pékin : « Our relations are not black or white ». Sa ligne : réduire le risque sans couper le lien. En janvier 2026 à Davos, Mark Carney veut un Canada à la fois « principled and pragmatic » et défend une géométrie variable : d'autres coalitions pour d'autres sujets.

La même logique défait la vieille opposition entre l'État et le marché, des deux côtés du Pacifique. La Chine se définit depuis les années 1990 comme une économie socialiste de marché. Les États-Unis, eux, ont pris 10 % d'INTEL en 2025, et le Pentagone 15 % du producteur de terres rares MP MATERIALS. Des critiques parlent de capitalisme d'État. Les conseillers de la Maison-Blanche répondent qu'ils n'ont pas le choix face à la Chine.

On choisit encore, mais dossier par dossier.

Le « et » est-il une idée asiatique ?

Non. Dire que l'Asie pense en « et » et l'Occident en « ou » serait faux, et ce serait encore un « ou ». La Chine de la lutte des classes a été une redoutable machine à trancher, et la complémentarité a été formulée par un Danois.

Le « et » n'a pas de passeport. Les Entretiens de Confucius (13.23) distinguent l'harmonie de l'uniformité : 和而不同, hé ér bù tóng. Ce 和, c'est celui du titre de ma série sur la Chine, 谋和未来 : une harmonie qui garde les différences. Edgar Morin, disparu à 104 ans, a consacré La Méthode à relier ce que les disciplines séparent. Son principe dialogique dit que deux thèmes peuvent être à la fois complémentaires et antagonistes. Aristote garde sa place. Il perd son monopole.

La société avance dans le même sens. Au recensement américain de 2020, 33,8 millions de personnes se déclarent multiraciales, soit 10,2 % de la population contre 2,9 % en 2010. Une partie de ce bond vient du changement de questionnaire, et le Bureau du recensement invite à la prudence. Il reste que des millions de gens ont coché plus d'une case.

Amin Maalouf avait posé le problème en 1998. Dans Les Identités meurtrières, il raconte qu'on lui demande sans cesse s'il se sent « plutôt français » ou « plutôt libanais ». Il refuse le partage : « L'identité ne se compartimente pas ».

Qu'est-ce qui résiste à cette thèse ?

Cette thèse a un défaut de fabrication : opposer le siècle du « ou » au siècle du « et », c'est encore un « ou ». Et elle a quatre adversaires sérieux.

Le premier, c'est le retour de la force. En 2025, les droits de douane américains sur la Chine sont montés jusqu'à 145 %. À Davos, Carney lui-même décrit une « rupture » plutôt qu'une transition. Et le « ou » a trouvé un modèle d'affaires : une étude publiée dans PNAS en 2021 montre que chaque mot visant le camp politique adverse augmente de 67 % les chances qu'un post soit partagé. L'étude porte sur des médias et des élus américains, et elle établit une corrélation.

Le deuxième, c'est le « et » de confort. Le chercheur Zachary Paikin note que vouloir être à la fois fidèle à ses principes et pragmatique est « a formula for justifying almost any policy ». La France connaît le sujet. Le « en même temps » de 2017 promettait de dépasser les clivages ; ses adversaires y ont vu l'art de ne pas choisir.

Le troisième, c'est le « et » sans contrepoids. « Un pays, deux systèmes » reste la formule la plus audacieuse de la diplomatie chinoise. À Hong Kong, elle a rencontré la loi de sécurité nationale de 2020, celle de 2024 et, en février 2026, vingt ans de prison pour Jimmy Lai. Pékin y voit la garantie du cadre, ses critiques sa fin. Un « et » où une seule partie arbitre ressemble beaucoup à un « ou » différé.

Le quatrième, c'est que certains choix restent binaires. La guerre ou la paix dans le détroit de Taïwan. Les fossiles qu'on garde ou qu'on laisse sous terre. Si Taïwan bascule, cet article aura eu tort.

Que change le « et » quand vous dirigez ?

Il ne vous dispense pas de décider. Il déplace la décision.

Une décision de direction se présente presque toujours comme un « ou » : la Chine ou l'Europe, le patrimoine ou la technologie, la croissance ou la marge, le fondateur ou l'organisation. « Lequel ? » est la question la plus facile à poser, et elle est rarement la bonne. Posez plutôt celles-ci : quelle part de chacun, dans quel ordre, jusqu'où, et qui arbitre quand les deux se heurtent ?

Pour le luxe, je voyais en 2025 une troisième voie, la plus probable : une co-création équilibrée entre l'Europe et la Chine. J'écrivais alors : « Le luxe de demain sera métis ou ne sera pas. » Même cette phrase-là finit sur un « ou ».

En février 1936, Scott Fitzgerald écrivait dans Esquire que la marque d'une intelligence de premier ordre est de tenir deux idées opposées en tête et de rester capable d'agir.

Bohr n'a pas écrit que les contraires se valent. Il a écrit qu'ils se complètent. Reste à savoir, à chaque décision, qui fait quoi.

Sources

Chaque fait est lié dans le texte. Voici les références principales, consultées le 5 novembre 2026.

Chine et États-Unis. FMI, projections d'avril 2026, via StatisticsTimes · WELLS FARGO, février 2026 · CAPITAL ECONOMICS · FMI, réserves de change, 2e trimestre 2026 · American Action Forum, octobre 2026 · Atlantic Council, septembre 2026

Énergie et climat. AIE, Coal 2025 · Argus, février 2026 · Commission européenne · Jean-Baptiste Fressoz, recension de Sans transition

Idées et société. Rathje, Van Bavel et van der Linden, PNAS, 2021 · Zachary Paikin, CIGI, 2026 · Scott Fitzgerald, The Crack-Up, 1936

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